La socio-anthropologie dynamique-Georges Balandier-‏

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La socio-anthropologie dynamique-Georges Balandier-‏

Introduction

La complexité des sociétés nous met face à la diversité des pensées et des réflexions qui se donnent la tâche de comprendre et de déceler les mécanismes du fonctionnement desdites sociétés. Et, dans ce contexte les mots clés ou les concepts de base sur lesquels est fondée la réflexion, sont comme suit : l’individu, la société, les faits, les structures, les mouvements, les conflits, le système, l’action… On cherche à comprendre la relation de l’individu avec les groupes sociaux, et comment il s’intègre et quelle est sa position, puis est-ce qu’il est libre lors de son action ou bien il subit des contraintes qui l’incite à se comporter malgré lui, en conformité avec les valeurs et les normes qui régissent la société. Enfin, comment on va comprendre les rapports sociaux qui relient l’individu avec les groupes en prenant en considération la nature conflictuelle des relations établies au sein de la société entre individu/ groupe, groupe/groupe et institutions/ institutions. Et, tout cela dans une réalité sociale construite par des confrontations entre les composantes citées.

Cette réalité qui englobe les individus et les groupes sociaux dans une unité hétérogène, mouvementée, dynamique et régie par des valeurs et des normes qui assignent à chacun sa place et sa position, pour ainsi produire et reproduire la vie quotidienne. Dans cette optique il n’y a pas de vie sociale sans collectivités et individus qui produisent des actions, en se confrontant comme des agents sociaux qui changent et transforment la société d’un état à un autre nouveau qui dépasse le précédent. La société, donc, est en mouvement permanent, et se transforme sans cesse.

L’anthropologie dynamique se caractérise par la prise en considération du contexte historique dans lequel se situe les sociétés étudiées ; elle ne les prend pas hors de celui-ci. Elle se base sur les crises au cours de l’histoire pour ainsi dévoiler les mécanismes du fonctionnement, cela par sa tendance critique. Ce qui la différencie du fonctionnalisme et du structuralisme.

A l’encontre de L.Strauss, G.Balandier ne reconnaît pas cette distinction faite entre »sociétés froides » et « sociétés chaudes » ; celles-là, selon Strauss, qui vivent une histoire lente et recherchent un équilibre qui les met à l’abri du changement, et celles-ci qui sont modernes qui font du changement le facteur déterminant et le moteur de leur développement. Balandier refuse et rejette ce qualificatif de société froide, tout en se mettant d’accord avec Strauss sur l’inégalité et l’hiérarchie qui caractérisent les sociétés traditionnelles, en reconnaissant aussi qu’il y a des mécanismes qui essaient d’empêcher l’existence des effets qui déstabilisent la normalité de la vie.

Cela ne signifie pas que le changement n’est pas présent, mais il est interprété dans le cadre de la tradition tout en utilisant la mémoire comme outil qui facilite l’interprétation et place la nouveauté à l’intérieur de la tradition et non pas comme élément ou facteur de la destruction de celle-ci. La mémoire sert à reproduire le passé et le faire perpétuer dans le présent pour ainsi éviter toute rupture éventuelle.

L’anthropologie dynamique, G.Balandier, ne se met pas d’accord avec le dualisme Tradition/Modernité, vu sa faiblesse d’exprimer le changement, et aborde celui-ci en termes de rupture et de continuité. Et, ne voit pas dans la mondialisation un synonyme de destruction, car selon lui, « elle permet de voir comment certaines traditions se réactualisent, se revitalisent, contribuent à la réalisation de nouvelles combinatoires sociales et culturelles. Ainsi avons-nous une relation dialectique, et non pas dichotomique, entre Tradition et Modernité. Nous pouvons par exemple observer en maints endroits la réappropriation des Etats issus de la décolonisation par las sociétés autochtones ou l’insertion de l’économie traditionnelle dans l’économie du marché. »

L’anthropologie dynamique contemporaine se focalise sur le pouvoir, tout en articulant les différents niveaux du social au sein d’une culture. Cette approche se base sur trois choses : les crises, l’histoire et l’approche critique.

Les crises : qui mettent en évidence le mouvement et la dynamique des sociétés humaines, tout en engendrant de nouvelles relations sociales. Les crises, donc, situent les sociétés dans le temps et changent leurs formes et leurs modes du fonctionnement.

L’histoire : les crises veulent dire que la société est en mouvement et dynamique, et incitent à chercher à comprendre les conditions de ces changements provoqués. L’histoire, donc, c’est la société en changement perpétuel.

L’approche critique : les sociétés ne sont pas données et la critique ne se fait pas en s’appuyant sur des doctrines ou des idéologies coupées de la réalité, mais par rapport à celle-ci prise dans un tel ordre. Deux niveaux à prendre en considération : un niveau superficiel, correspondant aux structures officielles, et un niveau profond, correspondant aux rapports réels les plus fondamentaux, qui reflètent le dynamisme du système social.

L’anthropologie est dite critique lorsqu’elle démasque et met à nu ces deux niveaux, tout en dévoilant les rapports établis entre eux, et faire apparaître les contradictions au-delà de l’harmonie superficielle.

1- 1- Une théorie dynamique des systèmes sociaux

Balandier dans ses études sur les sociétés focalise son attention sur le critère dynamique, à l’encontre des études qui se basent sur la stabilité et l’équilibre, donc, l’isolement des sociétés de leur réalité historique. Il prend en considération le mouvement comme source de la dialectique des structures en contradiction. C’est ce mouvement qui est la force motrice de l’histoire, et qui engendre le changement des situations et du vécu, tout en transformant ces structures sociales d’un état à l’autre pour ainsi marquer l’évolution, comme processus continu dans le temps qui est irréversible.

« Balandier propose une approche en termes de « dynamique des structures » où la société n’est pas un donné mais un ajustement approximatif entre diverses structures dans lequel trois ordres de dynamique sont à l’œuvre : la dynamique de reproduction, la dynamique de pleine réalisation de la société et la dynamique de changement. »(1)

L’approche de Balandier est dynamique dans le sens où la société est construite ; ce qui veut dire qu’elle n’est pas objet d’étude que lorsque le chercheur marque une distanciation, comme dit Bourdieu, envers le sens commun et envers sa position. La société n’est pas un donné mais construite et cela signifie qu’on détruit le discours vulgaire pour construire la problématique sociologique. La société ne devient objet d’étude que lorsqu’on dévoile les mécanismes du fonctionnement au-delà des apparences auxquels se contente le sens commun. C’est de cette façon que les structures ne sont pas à nos yeux juxtaposées mais en relation d’interdépendance où elles s’influencent, ainsi parle Balandier des trois ordres de dynamique.

Balandier considère le changement comme étant un état permanent qui peut être endogène ; c’est-à-dire inhérent à la structure interne où se confrontent des stratégies des acteurs dans un enjeu où se contredisent diverses institutions et multiples structures. Et peut être, aussi, exogène ; c’est-à-dire relatif aux contacts et relations entre la société et d’autres sociétés. Ainsi, la dynamique sociale provient des contradictions et des conflits entre différentes instances, ce qui conduit aux mutations. Mais le résultat des conflits et des contradictions qui est le changement, dont résulte de mutations au niveau de la société en général, n’est pas une chose évidente et donnée, mais reste à démasquer et à chercher à comprendre derrière les apparences de la réalité.

Pour Balandier, l’anthropologie se penche essentiellement sur les changements exogènes, le cas de colonisation illustre cette question où la société coloniale produit des changements dans la société colonisée, cela par le rapport de domination. Ce rapport détruit des structures locales, perturbe le mode de vie et d’organisation de la société colonisée/dominée, crée de nouvelles classes sociales, participe à l’effondrement du mode précolonial de production et de propriété, pour ainsi implanter un mode centré sur d’autres valeurs et d’autres formes d’organisation. Cette situation est un changement de la société colonisée à tous les niveaux ; économique, social, politique et administratif. Ce changement est dû au facteur exogène (la force coloniale). Alors, on va observer la confrontation des cultures différentes. Le colonisateur prétend dominer par sa force et par sa culture au détriment de la culture ou des cultures de la société colonisée. Et, cela ne se produit pas facilement, car dans le cadre inégal où l’irruption ou l’envahissement se met face à face à la résistance, on va observer le processus d’acculturation, de déculturation et de refus de s’assimiler et de renoncer à sa culture pour adopter la culture de l’autre. Le changement n’est pas simplement culturel mais, aussi, institutionnel ; c’est-à-dire qu’il s’opère au niveau des institutions. La technique est liée avec un mode précis d’économie qui va entraîner la formation des institutions nouvelles et étranges à la société colonisée.

Et, dans le contexte de confrontation, les dynamiques sociales se traduisent par des conflits complexes où les contradictions et les mouvements sont en permanence, car au sein de la société les dynamiques nouvelles sont en contact avec des dynamiques existantes déjà ou inaperçues. Dans ce cas la société n’est pas stable et n’est pas homogène, elle est en mouvement perpétuel et est plurielle, diversifiée. Les dynamiques qui sont à l’origine du mouvement et du changement n’agissent pas de la même manière et de la même intensité au sein de la réalité sociale en mutation. Cette mutation ne peut être saisie hors du rapport établi entre société coloniale et société colonisée dont résulte une réalité historique dénommée « sous-développement ». C’est depuis cette réalité qu’il est possible de parler de dépendance d’aliénation, d’exploitation, d’inégalité, du racisme, d’égocentrisme, etc. Ce qui signifie que la mutation reflète les conflits et les contradictions et démasque le désordre et l’instabilité, comme elle dévoile les mécanismes du développement de sous-développement. Comment ? C’est-à-dire que le sous-développement étant une réalité historique générée parle colonialisme n’est pas stable, mais dynamique puisque il (sous-développement) recouvre des réseaux de relations qui le renforcent et le perpétuent vu la dépendance comme relation postcoloniale qui fait appel à d’autres moyens extra-militaires ; économiques, politiques et culturels pour ainsi garantir la base de l’industrie et du développement des économies du centre capitaliste occidental.

La phase postcoloniale, qui se caractérise par la dépendance, assigne aux pays colonisés (ou ce qu’on appelle les ex-colonies ou par exemple, ce que la France appelle France Afrique ; C’est-à-dire l’espace qui a été colonisé par la France et décolonisé après, mais reste toujours en connexion à travers la relation de dépendance établie) le rôle d’exportation des matières premières et de la main d’œuvre tout en important la technologie, et cela dans le cadre de la division internationale du travail. Cet échange est inégal vu la place qu’occupe chaque pays dans le système capitaliste comme unité qui englobe le centre et la périphérie.

La relation de dépendance qui relie le colonial au colonisé ne s’arrête pas là dans le domaine économique, mais recouvre tous les aspects de la réalité sociale. C’est ainsi que la confrontation et le contact engendrent des mutations qui ne peuvent être saisies hors de cette relation de dépendance. La réaction des dominés qui traduit le refus de la situation passe par la prise de conscience de la réalité et ses contradictions et incite à utiliser leur culture comme moyen d’imposer leur identité via l’imaginaire ; c’est-à-dire le culturel.

Nous avons dit que le sous-développement est une réalité historique, dans le sens où une nouvelle réalité a été créée, et se caractérise par les conflits entre des modes de vie différents, et dans laquelle la force technologique impose d’autres règles du jeu et une minorité coloniale domine et prétend répandre et régner un mode de production étrange à la société colonisée, au nom du progrès et du développement. « Cette notion même de « progrès », telle qu’adoptée en Afrique, constitue l’une des dynamiques externes… porteuse par là même de déséquilibres et créatrice de situations conflictuelles : comment adapter la société « traditionnelle » à l’économie moderne, comment utiliser la tradition et ses mythes au profit de la modernité et du développement, comment provoquer des mutations au moindre coût social ? »(2) C’est dans ce contexte que la société colonisée ou en dépendance ou périphérie (en utilisant les termes de Samir Amine) connaît des déséquilibres générés par les mutations et on voit se constituer des classes sociales en rapport avec le mode de production implanté, tout en détruisant les hiérarchies traditionnelles ; tribales et communautaires. Ce qui différencie le mode de production capitaliste du « centre » de celui de la « périphérie », c’est la nature de formation, de structure et du développement. En Afrique, le mode de production implanté n’est pas fruit des contradictions internes et n’est pas un projet de société d’une classe sociale qui a détruit un autre projet d’une autre classe, pour ainsi faire naître ce mode de production, tandis qu’au centre le mode de production capitaliste est fondé sur les ruines et l’effondrement du féodalisme.

La différence, donc, est qu’au centre les facteurs internes ont joué le rôle déterminant d’émergence du capitalisme, mais à la périphérie les facteurs externes sont déterminants et prédominants dans l’apparition du mode de production colonial (comme le nomme Mahdi Aamil), la spécificité de ce mode consiste en sa nature, comme étant mode dépendant et n’est pas un mode en soi, mais il est créé par la colonisation.

Dans « phénomènes sociaux totaux et dynamique social », Balandier présente son projet scientifique, dans une période caractérisée par les décolonisations. La plupart des pays d’Afrique ont accédé à l’indépendance en 1961, date où cet article a été écrit. C’est dans ce contexte que Balandier a souligné l’importance des mutations et des changements sociaux, comme on trouve dans « changements sociaux au Gabon et au Congo et sociologie des Brazzavilles noires » en 1954. Ce sont des concepts qui sont toujours présents dans ses travaux, lui qui a inventé le concept de « tiers monde » en 1956. Ce concept désigne l’en dehors de la dualité monde capitaliste/monde communiste, et se distingue par sa soumission à la domination de l’un de ces deux mondes. Balandier dans ses travaux et ses thèses reflète la situation houleuse et complexe et souligne la dynamique sociale en considérant « les choses sociales » en mouvement perpétuel, dans un moment où les sociétés africaines sont considérées primitives, sans histoire et contre tout changement en étant immobiles et stagnantes, « dés lors, ceux qui se placent dans cette perspective considèrent que l’ordre des choses ne peut être transformé, que la société ne se produit pas et que l’individu se règle sur la conformité. » (5) A l’encontre des chercheurs ethnologues qui considèrent les sociétés africaines comme un laboratoire d’étude qui reflète un état pur où les conflits, la dynamique, le changement et le progrès n’ont pas de place, donc sont différentes des sociétés occidentales en mobilité et en changement permanent, à l’encontre de ceux-ci, Balandier dit qu’il n’y a pas de société immobile et a-historique, mais selon lui, toutes les sociétés sont en mouvement et sont ouvertes à toutes les voies dans l’histoire qui n’est pas une ligne droite prédéterminée et prédéfinie, elles (sociétés) sont en voie de se faire et rien n’est arrivé à son terme et sa fin. Balandier place le mouvement au centre de son œuvre en affirmant le caractère approximatif, vu le mouvement permanent des structures. Ce qui le conduit à s’opposer au déterminisme et considère l’ordre et le désordre comme termes de la dialectique qui exprime le mouvement des contraires en relation conflictuelle continue, c’est ce qu’il appelle « Grande Fabrique Sociale ». Ainsi Balandier rejette la dichotomie : sociétés immobiles/ sociétés en mouvement, car pour lui, il n’y a pas de sociétés stagnantes et immobiles, comme on ne peut pas diviser les sciences sociales et leur terrain selon une idéologie basée sur la tradition et la modernité, pour lui il n’y a pas de différence, c’est ce qui l’incite à parler de « sociologie généralisée », car le mouvement est omniprésente.

Toute l’œuvre de Balandier est marquée par son refus à la dichotomie ; tradition /modernité, indigène /étranger, en disant que les sociétés sont en mouvement, en transformation et en mutation, par ce contact direct ou ce rapport qui dévoile le masqué. C’est le quotidien qui compte pour lui, là où il observe le mouvement et la nature des relations sociales entre individus et institutions. Rien n’est insignifiant ou dépourvu du sens ou va de soi.

Mais, les conflits, les rivalités que reflètent les rapports sociaux au quotidien, incitent Balandier à souligner l’importance du pouvoir et du politique, pour ainsi dévoiler la nature des conflits, des alliances, des enjeux dans lesquels s’engagent les agents et qui mettent les institutions en confrontation. Pour lui, le politique n’est pas lié exclusivement à l’Etat ou l’existence des appareils étatiques, c’est-à-dire qu’il n’est pas une caractéristique des sociétés occidentales dites modernes, mais au contraire il propose faire une étude comparative à l’instar de l’historien. Le politique donc est lié à toutes les sociétés abstraction faite de la nature de son économie ou de sa culture, que la technique soit présente ou non.

2- 2- LA SITUATION COLONIALE COMME CONFIGURATION SOCIALE

Ce qui différencie le mode de production capitaliste d’autres modes précédents est sa nature qui consiste en sa tendance générale à être globalisé. Comment ?

Deux facteurs sont déterminants et sont inhérents à ce stade historique de l’humanité et sont à l’origine du développement de ce mode, tels que : les sciences et l’économie (l’entreprise). Avec l’ère des lumières, la théologie n’est plus au sommet de la pyramide des connaissances, ne surplombe plus sur tout, et la raison devient la référence de la détermination de ce qui distingue l’Homme de l’animal. L’Homme est défini comme étant animal raisonnable, qui pense. Puis, les sciences se libèrent petit-à-petit de la spéculation philosophique. Le deuxième facteur ; c’est le déplacement de l’activité humaine dans sa nature et son espace. La technique marque le début d’un essor inédit, et a changé la nature de production, de simple à l’élargie, ce qui a préparé l’accumulation primitive du capital, en créant le marché intérieur qui va à son tour conduire au marché extérieur en quête des profits et des matières premières servant pour une industrie de base afin d’aboutir à l’industrie lourde, ce qui va entraîner l’expansion.

Selon Balandier, « l’expansion est l’un des évènements les plus marquants de l’histoire de l’humanité », ce qui en résulte l’irruption et l’envahissement des européens des pays dont les peuples sont considérés comme attardés, sous-développés et primitifs, ce qualificatif a été pris comme alibi de l’action coloniale. Celle-ci va changer le parcours historique des peuples soumis et va entraîner une dualité dans tous les aspects de la vie ; économiquement, on va observer l’effondrement des économies locales basées sur les outils et les moyens traditionnels et sur l’agriculture comme activité principale, pour ainsi faire introduire une autre économie basée sur la technique et l’industrie, puis au niveau social on va observer l’apparition de nouvelles classes sociales ; le prolétariat et la bourgeoisie ; Ceux qui sont privés de leurs terres sont devenus des travailleurs/salariés dans des unités de production /entreprises , et ceux qui détiennent les moyens de production et des capitaux.

L’action coloniale a, ainsi, imposé un type de situation bien particulier, qui va engendrer des réactions du côté des peuples soumis, car la relation établie n’est pas normale et n’est pas passive non plus. Même si la technique a vaincu les peuples et les a soumis à un système étrange, la réaction était toujours la lutte contre la pénétration tout en essayant de préserver leurs cultures, leurs modes de vie et leurs libertés. La surface du globe a été couverte par le colonialisme, ce qui en résulte une séparation entre les européens et les non-européens, les civilisés et les attardés qui ne connaissent pas la technique, c’est-à-dire sans machinisme. C’est ce qui constitue le champ de recherche de l’ethnologue et de l’anthropologue, qui vont soumettre ces situations à l’étude tout en cherchant à comprendre ce qui diffère les peuples et ce qui caractérise leurs cultures et leurs modes de vie. La situation coloniale est toujours prise en compte, vu ses effets et sa reconstruction des réalités des peuples colonisés.

« Ce n’est pourtant que d’une manière très inégale que les anthropologues prirent en considération ce contexte précis qu’implique la situation coloniale. D’une part, des chercheurs engagés dans de multiples enquêtes pratiques, et de portée restreinte, se contentant d’un empirisme commode ne dépassant guère le niveau d’une technique ; entre ces deux extrémités, la distance est longue – elle conduit des confins de l’anthropologie dite « culturelle » à ceux de l’anthropologie dite « appliquée ». D’un côté, la situation coloniale est rejetée parce que perturbatrice ou n’est envisagée que comme l’une des causes des changements culturels ; de l’autre côté, elle n’est considérée que sous certains aspects- ceux concernant de manière évidente le problème traité- et n’apparaît pas comme agissant en tant que totalité. » (G.Balandier, la situation coloniale, p.6)

Et, selon Balandier, nous ne pouvons pas faire d’étude actuelle des sociétés colonisées sans se référer à la situation coloniale qualifiée du complexe. Pour lui, seuls les travaux de O.Mannoni accorde une place essentielle à la notion de situation coloniale. Mais, renfermé dans une vision psycho-psychanalytique il n’est pas arrivé à la définir précisément et d’une façon claire et satisfaisante, il la considère comme une « situation d’incompréhension », « comme un malentendu », c’est ainsi qu’il analyse les rapports entre le « colonial » et le « colonisé », et malgré son analyse psychologique de la situation coloniale , Mannoni ne rejette pas la facteur économique , c’est le degré du développement du capitalisme qui a suscité la recherche des matières premières qui vont servir comme éléments de base pour la production lourde ; la production des moyens de production, et c’est la recherche des marchés extérieurs ; sources des profits et de l’extension de l’entreprise, qui va mondialiser le système. Bien sûr, il n’y a pas de technologies neutre qui n’a pas de relation avec le culturel, le psychologique et le social. La pénétration coloniale opère à tous les niveaux. Et, la technique est toujours accompagnée des valeurs de la société qui l’a engendrée et l’organisation sociale ; la division du travail, les tâches assignées aux individus, la gestion des activités, etc. Tout cela dépend de la nature du système global dont la technologie est le support matériel qui concrétise ses objectifs dont leur réalisation dépend de la manière du travail et de domination.

L’objectif de l’action coloniale est le recours aux profits et l’accumulation des capitaux, mais en dévoilant le vrai visage du « colonial », il considère son action comme une mission qui prétend civiliser les peuples « non-civilisés » en diffusant sa culture et ses valeurs, c’est pour cela que le discours idéologique est une introduction justificative de la pénétration et de la soumission, pour ainsi réaliser l’objectif qui passe par le pillage des richesses, tout en détruisant les structures de base des sociétés soumises.

Selon G.Balandier, « il est possible de saisir une telle situation, créée par l’expansion coloniale des nations européennes au cours du siècle dernier, à partir de divers points de vue, ce sont autant d’approches particulières, autant d’éclairages différemment orientés, réalisés par l’historien de la colonisation , l’économiste, le politique et l’administrateur, le sociologue préoccupé par les rapports de civilisations étrangères et le psychologue attaché à l’étude des relations raciales, etc. »( G.Balandier, lasituation coloniale, p.7).

Pour l’historien, le colonialisme est saisi selon différentes époques traversées, ce qui permet de comprendre les rapports établis entre le colonisateur et le colonisé, et fait apparaître comment ce dernier est affecté par une histoire qui n’est pas la sienne et que son parcours historique est dévié pour ainsi marquer un point d’isolement qui le détache de son histoire propre pour s’engager dans une histoire qui lui est étrange. Ce qui incite l’historien à évoquer les idéologies qui justifient l’action et la situation coloniale.

« L’historien nous fait comprendre comment la présence de la nation coloniale s’est, au cours du temps, insérée au sein des sociétés colonisées. Agissant ainsi, il fournit au sociologue un premier et indispensable ensemble de références ; il rappelle à celui-ci que l’histoire de la société colonisée s’est faite en fonction d’une présence étrangère, en même temps qu’il évoque les différents aspects pris par cette dernière. »( G.Balandier, la situation coloniale, p.8)

L’apport de l’historien pour la sociologie est capital quand celui-ci met en évidence ce qui résulte de l’action coloniale , tel que : le déplacement des populations, les politiques appliquées par le colonial, le remplacement du droit coutumier, traditionnel par le droit propre à la force coloniale, la destruction du mode de production local et le changement du mode de propriété des richesses, du collectif au privé, puis l’apparition de nouvelles classes sociales que cette situation a générée. L’historien ainsi révèle et donne d’importance au facteur externe dans les transformations des sociétés colonisées, tout en soulignant la présence d’un facteur interne propre aux sociétés soumises. La situation coloniale est, par conséquent, imposée aux sociétés colonisées. Balandier, dit que « l’histoire nous rappelle comment les sociétés colonisées actuelles sont le produit d’une double histoire…Une étude actuelle de ces sociétés ne peut se faire qu’en les situant en fonction de cette double histoire ».

Quant au sociologue, loin de se contenter d’une interprétation unidimensionnelle du facteur économique que certains marxistes évoquent comme déterminant unique, il voit que la société coloniale et la société colonisée sont dans un rapport entre elles, complexe et difficile à aborder depuis un seul facteur parmi d’autres en interdépendance, ce qui en résulte des tensions et des conflits en permanence et qui font appel à des actions et des réactions qui affectent la situation qui débouche sur des pratiques politiques dans un rapport de forces mouvementé.

Ce qui importe c’est le critère pluraliste de la société colonisée et encore ce qui spécifie celui-là comme expression de l’hétérogénéité et les relations antagonistes qui relient les groupes et individus, tout en coexistant dans une unité politique avec une minorité dominante. Cette minorité en terme numérique surplombe et s’impose comme force dominante, vu la situation coloniale qui l’a fait exister. Le pouvoir, donc, rend minorité majorité et transforme celle-ci en une minorité invisible. Car, elle ne profite pas des richesses de son propre pays et ne décide pas sa politique et n’organise pas sa vie quotidienne, comme elle est conduite malgré elle à renoncer à son histoire et sa civilisation, pour s’engager dans une histoire qui ne lui appartient pas et adopte des langues et des valeurs qui ne sont pas les siennes. Voici pourquoi on a dit qu’elle est une majorité numérique, mais devenue une minorité et invisible, car c’est la culture de la minorité numérique qui domine et détruit les institutions préexistantes pour implanter des institutions importées pour faciliter la domination, l’exploitation et le pillage des richesses qui vont servir comme moyen d’essor et du développement des économies occidentales.

« Cette observation, certains sociologues l’ont déjà faite. L.Wirth. définissant ce qu’est une minorité et établissant une typologie des minorités, a insisté sur ce point : « le concept n’est pas d’ordre statistique ». .. « Le caractère de minorité est une certaine manière d’être dans la société globale, il implique essentiellement la relation de dominé à dominant… Ce caractère de minorité (au sens sociologique du mot) qui appartient à la société colonisée nous montre, assez, combien celle-ci doit être envisagée en fonction des autres groupements composant la colonie- nécessité que nous avions rappelée en indiquant à diverses reprises, l’obligation de saisir la société colonisée et la société coloniale en des perspectives réciproques. » (G. Balandier, la situation coloniale, p.16)

Le rapport de domination, donc, qui caractérise la situation coloniale divise la société soumise en des composantes classées selon une conception de distinction entre le colonial et le colonisé ; celui-là qui se considère supérieur et civilisé et détient les moyens réels du pouvoir et celui-ci qui est « attardé », « sous-développé » qui ne détient aucun moyen.

La phase postcoloniale se distingue de la phase de pénétration directe par les choses suivantes : la première, repose sur la force militaire pour installer des institutions politiques, administratives et économiques, afin de dominer, ce qui a engendré des réactions qui ont, finalement, poussé à la décolonisation et « l’indépendance ». La deuxième phase se caractérise par la domination, mais indirecte, ce qui a fait appel à l’utilisation des moyens raciaux, culturels, tribaux, sociaux, qui vont participer à faire endurer des conflits entre divers factions et groupes sociaux. Ces conflits alimentent des représentations qui ne permettent pas de prendre conscience de la situation et connaître le vrai ennemi, pour ainsi ne pas dévier la logique des choses et perpétuer la dépendance.

Les notions ; développement, sous-développement, en voie de développement, l’indépendance, la souveraineté, et bien d’autres, sont des notions idéologiques qui alimentent l’illusion d’égalité et d’horizontalité, cependant que la réalité est autre chose. C’est juste une façon d’essai de réduire formellement la distance entre les civilisations, puisque la force militaire n’est plus suffisante pour maintenir la domination. Et, pour cette raison que les moyens indirects sont utilisés, vu l’hétérogénéité des deux sociétés (coloniale et colonisée). Au sein de la société colonisée il y a ceux qui ont accepté la situation à côté de la résistance, et dans la société coloniale, il y a ceux qui sont pour l’occupation à côté de ceux qui sont pour l’indépendance et la liberté des sociétés colonisées.

Face à cette situation, on produit des représentations, des clichés et des stéréotypes qui ne permettent pas de briser la séparation et anéantir la distance entre les civilisations différentes, pour faciliter la connaissance, la compréhension et l’appréciation mutuelles. Par conséquent, on alimente la discrimination, le rejet et le racisme.

La situation coloniale est à l’origine de l’élaboration de la sociologie dynamique par Balandier, qui a consacré des années pour l’étude des sociétés africaines, pour ainsi démentir la dichotomie établie par les ethnologues français, surtout, entre sociétés traditionnelles qui sont à leurs yeux immobiles et a-historiques et les sociétés occidentales qui sont en mouvement et en changement perpétuels, donc moderne.

Il (Balandier) met en relief les mutations et les changements qu’engendre le contact avec le colonial. C’est ainsi qu’il a étudié deux ethnies ; les Fang et les Ba-Kongo. « Toutes deux ont été divisées par les partages coloniaux (les Fang se répartissent sur le Cameroun, la Guinée espagnole, le Gabon ; les Ba-Kongo sur les deux Congo et l’Angola.) Toutes deux ont « très tôt tenté d’utiliser le système colonial pour maintenir et étendre leur influence économique » (cas des Ba-Kongo) » ou pour transformer une conquête guerrière, devenue impossible, en conquête économique. » (cas des Fang). Toutes deux « se sont ainsi ouvertes aux processus de changement, alors que les peuples voisins continuaient à éviter le contact. » (6)

Cela explique comment le facteur externe, le colonialisme, joue le rôle des changements et des mutations que connaissent les sociétés colonisées.

Les deux ethnies étudiées ont manifesté ce changement de situation tout en s’appuyant sur le colonial pour s’engager dans une autre voie économique qui les met en rapport étroit avec le système colonial. Les deux ont pris l’économie comme facteur de transformation et du changement de leur vie quotidienne, ce qui va impacter leurs organisations et leurs représentations.

Ce que communisent les deux ethnies, c’est le facteur externe, mais le facteur interne les différencie.

Selon Balandier, c’est le facteur externe qui est déterminant et prédominant, car il génère des changements dans tous les cas. Malgré les différences des facteurs internes entre les sociétés colonisées, le facteur externe reste toujours la chose commune et les conduit, peu importe leur différences internes, aux situations semblables, une adhésion au système économique de même nature, une gestion et une administration pareilles, et enfin des institutions nouvelles qui remplacent les anciennes coloniales.

Ainsi on comprend Balandier qui dit qu’une une situation de même type oriente de même manière les changements sociaux.

Balandier analyse les sociétés en changement tout en dévoilant les réactions qualifiées de clandestines ou indirectes, car dans l’impossibilité de se manifester politiquement, elles prennent le culturel comme espace de réaction et de protestation ou comme refuge.

3- 3- Une évaluation de la contribution de la sociologie dynamique

La sociologie dynamique comme courant de la sociologie française contemporaine se caractérise par sa mise en relief du mouvement, du changement, d’évolution et de transformation des sociétés étudiées, africaines, surtout, et cela passe par l’étude de la situation coloniale. C’est-à-dire que Balandier, pris comme exemple, focalise son attention sur les choses suivantes : a)- démentir le discours ethnologique qui considère les sociétés africaines comme des sociétés qui ne connaissent pas des changements et sont a-historiques, donc, non civilisées, traditionnelles, ce qui justifie l’action coloniale qui prétend rendre lesdites civilisées. b)- l’analyse pour repérer les dynamiques au sein des sociétés, et voir comment les institutions locales, indigènes, internes fonctionnent dans leurs rapports avec l’étranger/ l’externe ou le dehors.

La question pour lui est : quelles relations sociales existent-elles entre les sociétés coloniales ? Et, quelles relations au sein de celles-là et comment s’organisent ? C’est de par ces réflexions que la sociologie dynamique a forgé des concepts qui la différencient d’autres courants.

L’opposition des faits aux structures est principalement l’apport de cette théorie et son objet. Quel est , donc, l’impact de l’action coloniale comme fait sur les structures et les institutions des sociétés colonisées ? Cette relation met le colonial en opposition avec le colonisé et engendre l’implantation de nouvelles structures tout en détruisant des structures déjà existantes et propres aux sociétés colonisées. C’est dans ce contexte que Balandier a pu observer la mobilité et le changement dans un processus des mutations des transformations.

La sociologie dynamique a changé la vision envers les sociétés africaines en les considérant comme des sociétés dynamiques et en changement perpétuel, ce qui rend le discours répandu idéologique, insensé et raciste même.

La sociologie dynamique replace les sociétés étudiées dans leur contexte historique, et pose des questions depuis l’observation de la vie quotidienne et cherche à comprendre comment ces sociétés s’organisent et comment les institutions fonctionnent et quelle place pour les valeurs, le symbolique et l’imaginaire, et quelle place pour le changement et la mutation. Elle (la sociologie dynamique) n’est pas orientée par une stratégie étrange aux sciences sociales et n’est pas au service des institutions qui visent à dominer les sociétés par l’alibi du traditionnel et de l’absence de civilisation et de la technicité. La sociologie dynamique, soit chez Balandier ou Alain Touraine ou Pierre Bourdieu … est une sociologie qui vise à dévoiler les mécanismes du fonctionnement des sociétés au-delà de ce qui est officiel et vulgaire. C’est une sociologie critique, du changement, des conflits, qui met en relief les rapports et les relations dans une unité de contradiction qui englobe et relie le dominant au dominé et dont résulte des réactions et des actions des agents qui participent à la transformation de la société et sa production continue, pour ainsi démentir l’équilibre et la stabilité que les idéologies conservatrices mettent au devant de leur discours.

Conclusion

L’action coloniale est le corollaire et la conséquence inéluctable du développement du capitalisme comme mode de production qui est de par sa nature inégalitaire et porte en lui des contradictions dues à la nature de la propriété qui engendre la division de la société en des classes sociales qui se définissent en rapport avec la propriété des moyens de production et des richesses.

La colonisation, donc, est le produit de puissance et son expression qui provoque la dépendance et la perte de l’autonomie, en mettant les sociétés colonisées sous tutelle et donc dominées.

La justification de la domination passe par l’absence de la technique avancée et des sciences. Outre ces facteurs, le colonial s’appuie sur le caractère hétérogène de la société colonisée, pour ainsi dominer, il utilise le principe connu : diviser pour régner.

Dans les rapports historiques entre la société coloniale et la société colonisée, la sociologie met en relief l’hétérogénéité des deux sociétés et la nature de leur contact, tout en les envisageant en des perspectives réciproques, car la situation coloniale a créé une évolution structurellement en crise. Le détournement du parcours historique des sociétés colonisées les a affectées et les a mises dans un contexte des problèmes complexe s dont l’issue s’avère quasi-impossible. Car, la solution ne dépend pas des volontés, et l’autonomie des sociétés colonisées suppose la destruction de la relation de dépendance établie. Donc, l’indépendance suppose la déconnexion mais, comment ? Par un projet de société anticapitaliste, anti autoritaire, anti patriarcal, égalitaire mais, comment ? Et, lequel ? On ne pas se fier du bon sens, des slogans et de bonne volonté… Bref, le chemin se trace en marchant.

Notes

1- Mondesensiblesetsciencessociales.e-monsite.com/page/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/georges-balandier-sens-et-puissance, p.1

2- Balandier,Georages,sens et puissance,les dynamiques sociales, in revue française de science politique, 2ème année, no4,1972,p.11

3- Idem, p.11

4- Balandier, Georges, « phénomènes sociaux totaux et dynamique sociale », p.205,

5- Desaunay, Guy, « Georges Balandier, sociologie actuelle de l’Afrique noire, in : Tiers-Monde, 1963, tome4no16, p.667

6- Idem, p.668

Références bibliographiques

1- Georges, Balandier, cahiers internationaux de sociologie, vol.110, janvier-juin 2001, pp.9-29, les Presses Universitaire de France. « La situation coloniale. Approche théorique »- Extraits-

2- E.Chancelé, « la question coloniale », in Critique, no35, 1949

3- O.Mannoni, psychologie de la colonisation, Le seuil, Paris, 1950.

4- Mondesensiblesetsciencessociales.e-monsite.com/page/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/georges-balandier-sens-et-puissance

5- Balandier,Georages,sens et puissance,les dynamiques sociales, in revue française de science politique, 2ème année, no4,197

6-Balandier, Georges, « phénomènes sociaux totaux et dynamique sociale », in http://sociologies.revues.org/index2243.html

7-Desaunay, Guy, « Georges, Balandier, sociologie actuelle de l’Afrique noire », in : Tiers-Monde, 1963, tome4 no16.pp.667-668

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